Pour une société solidaire
Intervention de Dominique Strauss-Kahn à l'université d'été du Parti Socialiste, le 30-08-2004
Mes chers camarades,
Nous voici de nouveau réunis à La Rochelle. Cest la deuxième fois, depuis le séisme du 21 avril 2002. Lan dernier, cétait le temps de lintrospection, de lanalyse de léchec. Puis il y a eu le Congrès de Dijon : le temps de lopposition, le temps du retour des socialistes sur la scène politique, le temps de la dénonciation dun gouvernement injuste et trompeur.
Soyons optimistes : notre Congrès a été une réussite, nous sommes de nouveau audibles. Mais soyons lucides : à quoi bon être audibles si nous notre discours est mou, ambigu, hésitant ? Notre incapacité collective à articuler des réponses alternatives crédibles aux défis de la France - sur la sécurité internationale, sur les retraites, sur la Corse
- nous a affaiblis. Nous savons ce que nous ne voulons pas, mais qui peut dire ce que nous voulons ?
Aujourdhui, il nous faut entamer une nouvelle étape de notre reconstruction : celui du projet. Dans un monde plus mouvant, plus complexe, plus dangereux, les Français ont aujourdhui besoin quon leur propose un chemin. La gauche doit être porteuse dune vision, dune alternative. Telle doit être notre tâche dans les mois qui viennent.
Quest-ce quune société solidaire, quest-ce quune société juste ? Cette interrogation est au cur de notre identité socialiste, elle doit être au cur de notre projet pour la France de demain. Mais les réponses que nous apportons doivent évoluer. Pour atteindre son objectif de solidarité et de justice sociale, la social-démocratie traditionnelle avait un programme adapté à son temps, au 20ème siècle. Le monde a changé, et, pour atteindre les mêmes objectifs, nous socialistes daujourdhui devons rénover notre corpus idéologique.
Dans notre vision politique traditionnelle, une société solidaire, cest une société fondée sur la redistribution. Le capitalisme produit des inégalités, et le rôle des socialistes est de corriger après coup les inégalités ainsi sécrétées, en redistribuant les bénéfices de la machine capitaliste de ceux qui en ont profité vers ceux qui nen ont pas profité, ou qui en ont été les victimes. Cest ce que toutes les social-démocraties occidentales ont fait, depuis la deuxième guerre mondiale, en bâtissant lEtat-providence : un « filet de sécurité » pour garantir les plus faibles contre les risques de la vie (maladie, accident, vieillesse, chômage) ; une redistribution fiscale afin que lécart entre les « gagnants » et les « perdants » du système demeure acceptable.
Ce programme historique du socialisme, lEtat-providence, doit être poursuivi :
- LEtat-providence doit être poursuivi, dabord, parce que certaines de nos réalisations ne sont pas conformes à nos objectifs.
Je pense en particulier à notre fiscalité. Nous avons créé une machine qui redistribue la moitié de la richesse nationale. Pourtant, en dépit de ce taux global élevé, notre fiscalité contribue peu à la correction des inégalités. Les prélèvements sur les personnes physiques sont relativement stables : ils restent compris entre 50% et 60% quel que soit le niveau de revenus. Pourquoi ? Cest que la fiscalité française affiche une prétention redistributive, et quen réalité elle ne lest pas. Limpôt sur le revenu en est le meilleur exemple. En apparence, il est très redistributif, confiscatoire diraient les conservateurs : un taux marginal supérieur de près de 50%. En réalité, cest linverse : il ne sapplique quà une partie limitée du revenu ; il bénéficie dune série dabattements importants ainsi que dexceptions et de niches diverses. Au total, la France a limposition sur le revenu des personnes physiques le plus bas du monde occidental : 7% du PIB contre plus de 11% en moyenne dans lOCDE, y compris aux Etats-Unis ou au Royaume Uni.
La fiscalité française est aussi victime dun empilement invraisemblable de dispositifs, qui rend le système illisible, fait survivre des archaïsmes et compromet lobjectif de justice sociale. Cest pourquoi je vous propose de réfléchir à une vaste remise à plat de notre fiscalité, à un plan global pluriannuel englobant tous les instruments et permettant de retrouver une cohérence densemble. Sil est un domaine où nous pouvons montrer que le réformisme peut être radical, chers camarades, cest bien celui de la fiscalité.
- LEtat-providence doit être poursuivi, ensuite, parce que ses acquis peuvent à tout moment être remis en cause par la droite. La cruelle actualité estivale nous en donne un nouvel exemple. Les mécanismes de solidarité à lattention de nos seniors ont été malmenés par le gouvernement Raffarin : il a coupé dans le budget de laide personnalisée à lautonomie (APA) que nous avions créée avec Lionel Jospin pour répondre aux détresses de la grande dépendance ; il a rogné le financement des maisons de retraite que nous avions accru ; il a déremboursé les médicaments destinés aux personnes âgées.
- LEtat-providence doit être poursuivi, enfin, parce que nous navons pas achevé notre travail. Si lété nous fait porter le deuil de nos aînés, lhiver pourrait nous rappeler à notre indifférence pour les grands exclus de notre société. Durant la campagne présidentielle, Lionel Jospin avait annoncé une initiative pour éradiquer la grande pauvreté. Elle avait été raillée ! Mais dans quelle société vivons-nous pour que chaque hiver, dans lindifférence, des centaines de nos concitoyens continuent de mourir de faim, de froid, dabandon ? Oui, il faut réfléchir à une large initiative contre les exclusions, pour combattre le développement des « sans » : sans domicile, sans papiers, sans travail
Dans la France que nous imaginons, personne de doit rester sans avenir.
Mais la société solidaire, la société juste, aujourdhui, ne saurait se limiter au seul Etat-providence, à la redistribution des richesses des « gagnants » vers les « perdants » de la société capitaliste. Cela nest plus suffisant, à la fois parce que le capitalisme a changé et parce que la société a changé.
LEtat-providence nest plus suffisant parce que le capitalisme a changé. Le capitalisme a subi des mutations profondes. Sa financiarisation a fait exploser les opportunités de profit, et par là les écarts entre ceux qui réussissent et les autres : le capitalisme financier daujourdhui génère des inégalités beaucoup plus grandes que le capitalisme industriel dantan. Son internationalisation remet en cause léquilibre capital/travail, garanti par lEtat : le capitalisme national était soumis à la régulation étatique, le capitalisme nomade sen affranchit et joue au contraire de la concurrence entre Etats.
Dans ces conditions, il nest plus possible de se contenter de corriger après coup les inégalités sécrétées par le marché. Il faut désormais sattaquer aux inégalités à la racine, là où elles se créent, cest-à-dire au sein même du système de production. Nous, socialistes, avions trop souvent hésité à le faire : au nom de la pureté idéologique, nous nous interdisions de réformer la machine capitaliste de lintérieur. Désormais, nous allons devoir nous « salir les mains » !
Ce « socialisme de la production » est fécond de nombreuses pistes : gouvernance dentreprise, réglementation des marchés financiers, encadrement des délocalisations
Je voudrais simplement insister ici sur une perspective : celle de la sécurité sociale professionnelle.
Parce que le capital est devenu ultra-mobile, parce que les sites industriels se délocalisent plus facilement, parce que les entreprises naissent et meurent plus rapidement, les carrières linéaires au sein dune même entité appartiennent au passé : désormais, chacun, dans sa vie professionnelle, changera plusieurs fois dentreprise, et également de métier. Les carrières deviennent discontinues. Or les travailleurs sont dans une situation fondamentalement inégalitaires face à cette nouvelle donne. La cadre très qualifié a une légitimité propre, celle de ses diplômes, quil peut valoriser devant ses nouveaux employeurs : le changement professionnel est souvent pour lui une opportunité daccélérer sa carrière, en renégociant des responsabilités et un salaire. Louvrier non qualifié a pour seule légitimité la reconnaissance interne que lui a donné la qualité de son travail dans lentreprise. Cette reconnaissance nest pas valorisable devant un nouvel employeur : il est condamné au chômage ou, au mieux, à repartir de zéro. Pour lui, le changement professionnel est une rupture, parfois définitive, de sa carrière.
Le capitalisme nomade suscite ainsi des trajectoires professionnelles violemment divergentes. Pour lutter contre cette inégalité fondamentale et nouvelle, la mise en place dune « sécurité sociale professionnelle » est un enjeu crucial. Lobjectif est simple : offrir à tous la passerelle entre lancienne entreprise et la nouvelle, entre lancien métier et le nouveau. Cela signifie offrir à tous la formation nécessaire à la réorientation de carrière. Cela signifie aussi créer de véritables aides financières à la mobilité professionnelle.
LEtat-providence nest plus suffisant, non plus, parce que la société a changé. Les valeurs collectives évoluent, avec la montée de lindividualisme, laspiration au mérite, le besoin accru daccomplissement personnel. Or disons-le tout net : nous ne savons pas prendre en compte ces attentes nouvelles. Dans une bonne logique marxiste, nous tenions un discours fataliste aux Français modestes, aux couches populaires : « Vous navez rien à attendre du jeu capitaliste : vous en serez toujours les perdants. Vous ny pouvez rien, cest la logique de classe : les classes populaires sont exploitées par les classes dominantes. Seul lEtat social-démocrate sera à même de corriger les inégalités que vous subirez ». Les Français nacceptent plus cette fatalité, les classes sociales ont perdu de leur cohérence et les individus ont soif de réussite personnelle. Ils nous disent : « Ne vous intéressez pas seulement à notre filet de sécurité en cas déchec, donnez-nous aussi les moyens de réussir. »
Or les moyens de réussir, les Français modestes ne les ont pas. La panne de lascenseur social, en France, est patente. Il y a autant denfants intelligents et travailleurs à Sarcelles quà Neuilly, et pourtant, souvent, ils réussiront à Neuilly et ils échoueront à Sarcelles. Les origines personnelles et leurs signes visibles (selon que lon est blanc, black ou beur), le milieu familial (son « capital » financier, social et humain), lenvironnement socio-urbain (intégré ou ghettoisé) surdéterminent laccomplissement personnel. Dune certaine manière, la machine capitaliste ne crée pas les inégalités : elle ne fait que les constater. Elle traduit, en termes de réussite financière et professionnelle, les inégalités de départ.
Cest dès lors à une révolution copernicienne que nous, socialistes, devons nous astreindre. Nous devons passer dune logique de correction a posteriori des inégalités cest la logique de lEtat-providence à une logique de correction a priori. Avec un objectif politique renouvelé : garantir aux Français une réelle égalité des chances, une véritable égalité des possibles.
Cette approche est un retour aux sources du socialisme, avec la recherche de lémancipation du citoyen. Elle ouvre des perspectives de réforme radicale dans nos principaux services publics garants de cette égalité des chances : la petite enfance, léducation, le logement, lurbanisme, lintégration, la fiscalité familiale
Je voudrais reprendre un seul exemple : celui de lécole. Aujourdhui, au nom de légalité républicaine, nous offrons en principe la même école à tous nos enfants : le même cursus, les mêmes matières, le même nombre dheures de cours pour tous. Cela nest dailleurs pas vrai en pratique : les écoles des quartiers défavorisés sont moins bien entretenues parce que les communes sont plus pauvres, les enseignements y sont moins bons parce que les enseignants ny restent pas longtemps. Mais même si légalité formelle de principe était respectée, elle serait fautive : parce que le service public de lécole se veut égalitaire, il reproduit les inégalités de fait existant entre les enfants et les légitime. Il faut rompre avec cette égalité formelle et concentrer les moyens sur les élèves qui en ont besoin, afin de restaurer une réelle égalité des chances. Si un enfant a besoin de 30 heures pour assimiler son cours de mathématiques au lieu des 25 théoriquement prévues au programme, lécole doit être capable de les lui fournir.
Mes chers camarades,
Nous vivons la transition vers un nouveau cycle politique. Un cycle se termine. Il ne sagit pas seulement du dernier cycle de la gauche au pouvoir, ni même du cycle dEpinay. Il sagit plus fondamentalement dun cycle long du socialisme, celui du siècle dernier et qui a contribué à bâtir lEtat-providence.
Le monde a changé nos schémas politiques ne peuvent rester les mêmes, ancrés dans le cadre doctrinal hérité de la deuxième guerre mondiale. Ce déphasage entre une forte demande politique de repères et de sens, exprimée par les Français, et une offre politique inadaptée et en recul idéologique, est à lorigine de la crise démocratique actuelle.
Cette crise est un fait, ce nest nullement une fatalité. Il nous revient de nous atteler à ce défi démocratique et de travailler à notre refondation intellectuelle. Il nous revient de construire un projet politique adapté aux mutations de la modernité, une vision de la société capable doffrir les clés de lavenir, une nouvelle identité face à la perte des repères collectifs anciens.
Telle est lambition collective que nous devons nous fixer.