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Mardi 6 décembre 2005
Pour une société solidaire Intervention de Dominique Strauss-Kahn à l'université d'été du Parti Socialiste, le 30-08-2004 Mes chers camarades, Nous voici de nouveau réunis à La Rochelle. C’est la deuxième fois, depuis le séisme du 21 avril 2002. L’an dernier, c’était le temps de l’introspection, de l’analyse de l’échec. Puis il y a eu le Congrès de Dijon : le temps de l’opposition, le temps du retour des socialistes sur la scène politique, le temps de la dénonciation d’un gouvernement injuste et trompeur. Soyons optimistes : notre Congrès a été une réussite, nous sommes de nouveau audibles. Mais soyons lucides : à quoi bon être audibles si nous notre discours est mou, ambigu, hésitant ? Notre incapacité collective à articuler des réponses alternatives crédibles aux défis de la France - sur la sécurité internationale, sur les retraites, sur la Corse… - nous a affaiblis. Nous savons ce que nous ne voulons pas, mais qui peut dire ce que nous voulons ? Aujourd’hui, il nous faut entamer une nouvelle étape de notre reconstruction : celui du projet. Dans un monde plus mouvant, plus complexe, plus dangereux, les Français ont aujourd’hui besoin qu’on leur propose un chemin. La gauche doit être porteuse d’une vision, d’une alternative. Telle doit être notre tâche dans les mois qui viennent. Qu’est-ce qu’une société solidaire, qu’est-ce qu’une société juste ? Cette interrogation est au cœur de notre identité socialiste, elle doit être au cœur de notre projet pour la France de demain. Mais les réponses que nous apportons doivent évoluer. Pour atteindre son objectif de solidarité et de justice sociale, la social-démocratie traditionnelle avait un programme adapté à son temps, au 20ème siècle. Le monde a changé, et, pour atteindre les mêmes objectifs, nous socialistes d’aujourd’hui devons rénover notre corpus idéologique. Dans notre vision politique traditionnelle, une société solidaire, c’est une société fondée sur la redistribution. Le capitalisme produit des inégalités, et le rôle des socialistes est de corriger après coup les inégalités ainsi sécrétées, en redistribuant les bénéfices de la machine capitaliste de ceux qui en ont profité vers ceux qui n’en ont pas profité, ou qui en ont été les victimes. C’est ce que toutes les social-démocraties occidentales ont fait, depuis la deuxième guerre mondiale, en bâtissant l’Etat-providence : un « filet de sécurité » pour garantir les plus faibles contre les risques de la vie (maladie, accident, vieillesse, chômage) ; une redistribution fiscale afin que l’écart entre les « gagnants » et les « perdants » du système demeure acceptable. Ce programme historique du socialisme, l’Etat-providence, doit être poursuivi : - L’Etat-providence doit être poursuivi, d’abord, parce que certaines de nos réalisations ne sont pas conformes à nos objectifs. Je pense en particulier à notre fiscalité. Nous avons créé une machine qui redistribue la moitié de la richesse nationale. Pourtant, en dépit de ce taux global élevé, notre fiscalité contribue peu à la correction des inégalités. Les prélèvements sur les personnes physiques sont relativement stables : ils restent compris entre 50% et 60% quel que soit le niveau de revenus. Pourquoi ? C’est que la fiscalité française affiche une prétention redistributive, et qu’en réalité elle ne l’est pas. L’impôt sur le revenu en est le meilleur exemple. En apparence, il est très redistributif, confiscatoire diraient les conservateurs : un taux marginal supérieur de près de 50%. En réalité, c’est l’inverse : il ne s’applique qu’à une partie limitée du revenu ; il bénéficie d’une série d’abattements importants ainsi que d’exceptions et de niches diverses. Au total, la France a l’imposition sur le revenu des personnes physiques le plus bas du monde occidental : 7% du PIB contre plus de 11% en moyenne dans l’OCDE, y compris aux Etats-Unis ou au Royaume Uni. La fiscalité française est aussi victime d’un empilement invraisemblable de dispositifs, qui rend le système illisible, fait survivre des archaïsmes et compromet l’objectif de justice sociale. C’est pourquoi je vous propose de réfléchir à une vaste remise à plat de notre fiscalité, à un plan global pluriannuel englobant tous les instruments et permettant de retrouver une cohérence d’ensemble. S’il est un domaine où nous pouvons montrer que le réformisme peut être radical, chers camarades, c’est bien celui de la fiscalité. - L’Etat-providence doit être poursuivi, ensuite, parce que ses acquis peuvent à tout moment être remis en cause par la droite. La cruelle actualité estivale nous en donne un nouvel exemple. Les mécanismes de solidarité à l’attention de nos seniors ont été malmenés par le gouvernement Raffarin : il a coupé dans le budget de l’aide personnalisée à l’autonomie (APA) que nous avions créée avec Lionel Jospin pour répondre aux détresses de la grande dépendance ; il a rogné le financement des maisons de retraite que nous avions accru ; il a déremboursé les médicaments destinés aux personnes âgées. - L’Etat-providence doit être poursuivi, enfin, parce que nous n’avons pas achevé notre travail. Si l’été nous fait porter le deuil de nos aînés, l’hiver pourrait nous rappeler à notre indifférence pour les grands exclus de notre société. Durant la campagne présidentielle, Lionel Jospin avait annoncé une initiative pour éradiquer la grande pauvreté. Elle avait été raillée ! Mais dans quelle société vivons-nous pour que chaque hiver, dans l’indifférence, des centaines de nos concitoyens continuent de mourir de faim, de froid, d’abandon ? Oui, il faut réfléchir à une large initiative contre les exclusions, pour combattre le développement des « sans » : sans domicile, sans papiers, sans travail… Dans la France que nous imaginons, personne de doit rester sans avenir. Mais la société solidaire, la société juste, aujourd’hui, ne saurait se limiter au seul Etat-providence, à la redistribution des richesses des « gagnants » vers les « perdants » de la société capitaliste. Cela n’est plus suffisant, à la fois parce que le capitalisme a changé et parce que la société a changé. L’Etat-providence n’est plus suffisant parce que le capitalisme a changé. Le capitalisme a subi des mutations profondes. Sa financiarisation a fait exploser les opportunités de profit, et par là les écarts entre ceux qui réussissent et les autres : le capitalisme financier d’aujourd’hui génère des inégalités beaucoup plus grandes que le capitalisme industriel d’antan. Son internationalisation remet en cause l’équilibre capital/travail, garanti par l’Etat : le capitalisme national était soumis à la régulation étatique, le capitalisme nomade s’en affranchit et joue au contraire de la concurrence entre Etats. Dans ces conditions, il n’est plus possible de se contenter de corriger après coup les inégalités sécrétées par le marché. Il faut désormais s’attaquer aux inégalités à la racine, là où elles se créent, c’est-à-dire au sein même du système de production. Nous, socialistes, avions trop souvent hésité à le faire : au nom de la pureté idéologique, nous nous interdisions de réformer la machine capitaliste de l’intérieur. Désormais, nous allons devoir nous « salir les mains » ! Ce « socialisme de la production » est fécond de nombreuses pistes : gouvernance d’entreprise, réglementation des marchés financiers, encadrement des délocalisations… Je voudrais simplement insister ici sur une perspective : celle de la sécurité sociale professionnelle. Parce que le capital est devenu ultra-mobile, parce que les sites industriels se délocalisent plus facilement, parce que les entreprises naissent et meurent plus rapidement, les carrières linéaires au sein d’une même entité appartiennent au passé : désormais, chacun, dans sa vie professionnelle, changera plusieurs fois d’entreprise, et également de métier. Les carrières deviennent discontinues. Or les travailleurs sont dans une situation fondamentalement inégalitaires face à cette nouvelle donne. La cadre très qualifié a une légitimité propre, celle de ses diplômes, qu’il peut valoriser devant ses nouveaux employeurs : le changement professionnel est souvent pour lui une opportunité d’accélérer sa carrière, en renégociant des responsabilités et un salaire. L’ouvrier non qualifié a pour seule légitimité la reconnaissance interne que lui a donné la qualité de son travail dans l’entreprise. Cette reconnaissance n’est pas valorisable devant un nouvel employeur : il est condamné au chômage ou, au mieux, à repartir de zéro. Pour lui, le changement professionnel est une rupture, parfois définitive, de sa carrière. Le capitalisme nomade suscite ainsi des trajectoires professionnelles violemment divergentes. Pour lutter contre cette inégalité fondamentale et nouvelle, la mise en place d’une « sécurité sociale professionnelle » est un enjeu crucial. L’objectif est simple : offrir à tous la passerelle entre l’ancienne entreprise et la nouvelle, entre l’ancien métier et le nouveau. Cela signifie offrir à tous la formation nécessaire à la réorientation de carrière. Cela signifie aussi créer de véritables aides financières à la mobilité professionnelle. L’Etat-providence n’est plus suffisant, non plus, parce que la société a changé. Les valeurs collectives évoluent, avec la montée de l’individualisme, l’aspiration au mérite, le besoin accru d’accomplissement personnel. Or disons-le tout net : nous ne savons pas prendre en compte ces attentes nouvelles. Dans une bonne logique marxiste, nous tenions un discours fataliste aux Français modestes, aux couches populaires : « Vous n’avez rien à attendre du jeu capitaliste : vous en serez toujours les perdants. Vous n’y pouvez rien, c’est la logique de classe : les classes populaires sont exploitées par les classes dominantes. Seul l’Etat social-démocrate sera à même de corriger les inégalités que vous subirez ». Les Français n’acceptent plus cette fatalité, les classes sociales ont perdu de leur cohérence et les individus ont soif de réussite personnelle. Ils nous disent : « Ne vous intéressez pas seulement à notre filet de sécurité en cas d’échec, donnez-nous aussi les moyens de réussir. » Or les moyens de réussir, les Français modestes ne les ont pas. La panne de l’ascenseur social, en France, est patente. Il y a autant d’enfants intelligents et travailleurs à Sarcelles qu’à Neuilly, et pourtant, souvent, ils réussiront à Neuilly et ils échoueront à Sarcelles. Les origines personnelles et leurs signes visibles (selon que l’on est blanc, black ou beur), le milieu familial (son « capital » financier, social et humain), l’environnement socio-urbain (intégré ou ghettoisé) surdéterminent l’accomplissement personnel. D’une certaine manière, la machine capitaliste ne crée pas les inégalités : elle ne fait que les constater. Elle traduit, en termes de réussite financière et professionnelle, les inégalités de départ. C’est dès lors à une révolution copernicienne que nous, socialistes, devons nous astreindre. Nous devons passer d’une logique de correction a posteriori des inégalités – c’est la logique de l’Etat-providence – à une logique de correction a priori. Avec un objectif politique renouvelé : garantir aux Français une réelle égalité des chances, une véritable égalité des possibles. Cette approche est un retour aux sources du socialisme, avec la recherche de l’émancipation du citoyen. Elle ouvre des perspectives de réforme radicale dans nos principaux services publics garants de cette égalité des chances : la petite enfance, l’éducation, le logement, l’urbanisme, l’intégration, la fiscalité familiale… Je voudrais reprendre un seul exemple : celui de l’école. Aujourd’hui, au nom de l’égalité républicaine, nous offrons en principe la même école à tous nos enfants : le même cursus, les mêmes matières, le même nombre d’heures de cours pour tous. Cela n’est d’ailleurs pas vrai en pratique : les écoles des quartiers défavorisés sont moins bien entretenues parce que les communes sont plus pauvres, les enseignements y sont moins bons parce que les enseignants n’y restent pas longtemps. Mais même si l’égalité formelle de principe était respectée, elle serait fautive : parce que le service public de l’école se veut égalitaire, il reproduit les inégalités de fait existant entre les enfants et les légitime. Il faut rompre avec cette égalité formelle et concentrer les moyens sur les élèves qui en ont besoin, afin de restaurer une réelle égalité des chances. Si un enfant a besoin de 30 heures pour assimiler son cours de mathématiques au lieu des 25 théoriquement prévues au programme, l’école doit être capable de les lui fournir. Mes chers camarades, Nous vivons la transition vers un nouveau cycle politique. Un cycle se termine. Il ne s’agit pas seulement du dernier cycle de la gauche au pouvoir, ni même du cycle d’Epinay. Il s’agit plus fondamentalement d’un cycle long du socialisme, celui du siècle dernier et qui a contribué à bâtir l’Etat-providence. Le monde a changé – nos schémas politiques ne peuvent rester les mêmes, ancrés dans le cadre doctrinal hérité de la deuxième guerre mondiale. Ce déphasage entre une forte demande politique de repères et de sens, exprimée par les Français, et une offre politique inadaptée et en recul idéologique, est à l’origine de la crise démocratique actuelle. Cette crise est un fait, ce n’est nullement une fatalité. Il nous revient de nous atteler à ce défi démocratique et de travailler à notre refondation intellectuelle. Il nous revient de construire un projet politique adapté aux mutations de la modernité, une vision de la société capable d’offrir les clés de l’avenir, une nouvelle identité face à la perte des repères collectifs anciens. Telle est l’ambition collective que nous devons nous fixer.
par Tanger publié dans : Ses discours
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